“ Patois du pays ”, prévention de la délinquance et contrôle social

Pourquoi les hommes politiques actuellement au pouvoir sont-ils à ce point hostiles à tout autre langue que le français sacralisé, muséifié, artificiellement (et vainement) protégé de tout contact avec les autres idiomes du vaste monde ? Pourquoi l’anglais commercial, et lui seul, échappe-t-il à l’ostracisme général ? Pourquoi, en particulier, ce pouvoir pourchasse-t-il de plus en plus ouvertement les langues de l’immigration et les langues dites régionales ? La légitimité de ces questions peut-être montrée et une esquisse de réponse apportée par la lecture croisée de deux documents publics qui, apparemment, n’ont rien de commun : le rapport préliminaire de la commission parlementaire sur la prévention de la délinquance daté d’octobre 2004 et le texte du débat parlementaire du 26 janvier dernier sur les amendements qu’il serait souhaitable d’apporter à l’article 2 de la constitution.
Le rapport de la “ commission prévention du groupe d’études parlementaire sur la sécurité intérieure ” présidée par J.-A. Bénisti, député du Val-de-Marne, composée de 20 parlementaires (dont 16 UMP, 2 UDF, 2 PS), rédigé dans un épouvantable charabia, bourré de fautes d’orthographe et de syntaxe, ne semble concerner en rien les questions de langue. Et pourtant. A travers une analyse absolument caricaturale, résolument étrangère à toutes les études sérieuses sur le sujet, “ les difficultés de la langue ” liées à la pratique non exclusive du français, sont proprement placées à l’origine du parcours type du délinquant. Le rapport propose en effet, graphique à l’appui, une sidérante “ courbe évolutive d’un jeune qui au fur et à mesure des années s’écarte du ‘droit chemin’ pour s’enfoncer dans la délinquance ”. Tout commence, entre 4 et 6 ans, par une mauvaise maîtrise de la langue française, associée à une précoce indiscipline scolaire, qui se poursuit au long d’une terrible courbe s’éloignant de façon exponentielle du “ parcours normal ”, par la “ marginalisation scolaire ” (7-9 ans), la “ violence à l’école ” et le “ début des petits larcins ” (10-12 ans), relayés par la consommation des drogues douces ” (13-15 ans), puis dures (16-18 ans), jusqu’à sa fatale issue qu’est l’ “ entrée dans la grande délinquance ” (dès 19 ans). Ainsi le premier acte, qui signe une sorte d’entrée dans la déviance vient des parents, dont il n’est même pas précisé – car c’est une chose qui va de soi – qu’ils sont “ d’origine étrangère ”, est une acte de délinquance linguistique : le futur délinquant maîtrise mal le français, parce qu’on ne le parle pas exclusivement à la maison. C’est pourquoi il faut agir à la racine du mal : les “ mères ” (puisque c’est manifestement à elles seules qu’incombe la tâche d’apprentissage linguistique) “ devront s’obliger à parler le Français dans leur foyer pour habituer les enfants à n’avoir que cette langue pour s’exprimer ”. Le rapport se montre confiant sur la coopération des mères, naturellement douces et obéissantes, mais elle est menacée par les “ pères, qui exigent souvent le parler patois du pays à la maison ”, et il “ faut alors engager des actions en direction du père pour l’inciter dans cette direction ”. Oui, vous avez bien lu : les immigrants ne parlent pas même des langues, mais des “ patois du pays ”. L’arabe, le berbère, le turc, le kurde, le woloff, les chinois (mandarin, cantonais…), le portugais, etc., tout cela n’est que “ patois de pays ”, culturellement débilitant et socialement criminogène. Qui a dit que le discours raciste, colonialiste et discriminatoire n’était plus en France qu’un mauvais souvenir ? C’est pourtant celui que tiennent aujourd’hui des élus dans leurs rapports sur la sécurité intérieure. Il s’agira donc, dans les cités, comme autrefois, dans les provinces, d’éradiquer “ les patois du pays ”, conçus non plus seulement comme les foyers de l’ignorance et de la misère, mais aussi, et d’abord, comme la source première de la délinquance. L’ “ institutrice ” (le féminin dans le rapport est de rigueur pour la classe maternelle !), aujourd’hui comme aux temps héroïques des “ hussards noirs de la République ”, devra intervenir auprès des parents pour “ qu’au domicile, la seule langue parlée soit le français ”. Si “ cela persiste, l’institutrice devra alors passer le relais à un orthophoniste pour que l’enfant récupère immédiatement les moyens d’expression et de langage indispensables à son évolution scolaire et sociale ”. L’orthophonie doit donc servir à lutter contre le bilinguisme, considéré comme un trouble du langage socialement pathogène, et assurer l’apprentissage défaillant du français dans les familles patoisantes d’origine étrangère. Les orthophonistes apprécieront. Le point est d’importance : les professions médicales sont en effet clairement mobilisées, en même temps que les personnels scolaires, tout au long du rapport, dans une perspective non seulement préventive mais aussi, et même d’abord, répressive. Soit la phrase suivante, sur laquelle il y aurait tant à dire : “ un contact direct avec le jeune [délinquant potentiel, et donc justiciable, “ l’enfant ” devient “ le jeune ”] devra être instauré de gré ou par la contrainte avec une personne formée à cet effet pour le soigner ou lui faire choisir un autre chemin que celui qu’il est en train de prendre ”. Du reste, le rapport ne cesse d’insister sur l’urgence de créer une chaîne de la délation et du contrôle, mobilisant tous les acteurs sociaux : les instituteurs, médecins, services administratifs, etc. “ Il faut, y est-il dit noir sur blanc, redéfinir le secret professionnel et créer une culture du secret partagé ”. La formule dit bien ce qu’elle veut dire : développer “ une culture du secret partagé ” entre des protagonistes (éducateurs, médecins, juges et policiers) désormais promus au statut de professionnels du contrôle social, en étroite collaboration avec la police et la justice. Le fait que la langue parlée dans la sphère privée soit spontanément considérée comme un objet légitime et nécessaire d’un tel contrôle fait évidemment frémir.
Sur le plan pédagogique, ce discours répressif rencontre tout de même une objection, car chacun sait, et depuis longtemps, que “ le bilinguisme est un avantage pour un enfant ”, ce que le rapport admet, mais pour préciser aussitôt : “ sauf lorsqu’il a des difficultés car alors ça devient une complication supplémentaire ”. D’abord on ne peut pas ne pas relever que, en matière de difficultés linguistiques, les auteurs du rapport parlent par expérience. Furent-ils eux aussi victimes en leur jeune âge d’un bilinguisme inadapté ? Sont-ils des délinquants blanchis par les urnes ? Plus sérieusement, il importe d’affirmer que toutes les données de la psycholinguistique contredisent cette assertion, qui hélas ne passe que trop souvent chez nous pour une évidence. Mais les grossières implications idéologiques de ce texte sont ici rendues visibles. Il y a un bilinguisme noble et bénéfique, qui consiste à enseigner l’anglais commercial en immersion aux enfants de la bourgeoisie dans les collèges privés. Quant à ceux qui, par leur statut de migrants, bénéficient de fait d’un bilinguisme, ils sont au contraire stigmatisés pour leur bilinguisme même : un mauvais patois, que des parents irresponsables s’obstinent à parler à la maison, fait obstacle à l’apprentissage du français. Alors que ce bilinguisme et parfois plurilinguisme, n’en déplaise à nos rapporteurs qui ont tant de mal à maîtriser l’expression écrite de leur langue unique, est et reste une richesse culturelle et sociale dont le français d’ailleurs profite tous les jours. Sur le propre terrain du rapport, on pourrait naïvement penser que le respect et la valorisation pédagogiques des différences linguistiques pourraient être considérés sinon comme une prévention de la délinquance, en tout cas comme une mesure efficace contre l’échec scolaire. Or la politique ministérielle en matière d’éducation va exactement dans un sens opposé. Cela, hélas, n’est pas nouveau. De toute manière, il ne s’agit plus désormais de prévenir quoi que ce soit, mais de réprimer à titre préventif, en intervenant directement sur les identités linguistiques considérées en elles-mêmes comme des sources de désordre social et de délinquance.
Or il est très intéressant de faire le lien avec le débat qui s’est tenu à l’assemblé nationale le 26 janvier dernier. Il s’agissait, à l’initiative de députés de l’UDF, du Parti Socialiste et du Parti Communiste, d’apporter des amendements visant à la modification de l’article 2 de la constitution suivant lequel le Français est la seule langue de la République en introduisant une mention sur le respect “ des langues régionales ”. Celle-ci permettrait notamment à la France de ratifier enfin la Charte européenne des langues minoritaires. Hé bien, cela n’est pas pour demain, s’il est vrai qu’aucun des amendements soumis au vote ne put passer. Une fois de plus, et tout particulièrement dans les rangs de l’UMP, ont résonné les mêmes propos condescendants, méprisants et surtout impitoyables vis à vis des langues régionales dégradées en “ patois ”. Contre tout amendement, le rapporteur Pascal Clément (UMP) a réitéré “ l’argument éculé ” (le mot est de François Bayrou), selon lequel l’impératif est de “ préserver une victoire de la République qui a été longue à obtenir ” : la victoire du français par l’écrasement de toutes les différences linguistiques sur le territoire national. La charte proclame en effet comme un droit imprescriptible la pratique des langues régionales ou minoritaires, non “ seulement dans la vie privée, mais encore dans la vie publique ”. L’usage public, en effet, est absolument vital pour une langue : une langue confinée à la sphère privée est une langue vouée à la mort à plus ou moins brève échéance. C’est du reste bien en faveur de la reconnaissance et du soutien à une expression publique des langues minoritaires que s’est prononcé plus d’une fois notre Président au sujet des langues amérindiennes, mais certes pas au sujet des langues de France, que l’on travaille actuellement à rayer purement et simplement de la carte scolaire (suppressions d’option, réduction drastique des postes, etc.). La diversité culturelle, bonne au dehors (surtout quand il s’agit de promouvoir le français) est mauvaise à l’intérieur. Mieux, elle est inconstitutionnelle. Le droit d’expression publique, reconnu par la charte, est considéré par le Conseil constitutionnel, fut-il rappelé lors du débat parlementaire, comme contraire “ aux principes d’indivisibilité de la République, d’égalité devant la loi et d’unicité du peuple français ”. Il nous est donc dit que la reconnaissance publique du bilinguisme et du plurilinguisme (car c’est bien de cela qu’il s’agit et non pas du tout de jouer le breton ou l’occitan contre le français) porte atteinte aux principes républicains de la nation française. Cela est faux, nécessairement, car le système républicain, chez nous, prétend à la démocratie. Or le monopole exclusif de l’espace public par une langue et une culture excluant toute différence et toute pluralité ne saurait être démocratique. Avec le rapport sur la prévention des délinquances, un pas de plus est accompli, puisqu’il s’agit cette fois de lutter contre la pratique, même privée, des “ patois du pays ”, considérée comme un péché contre la langue unique et le ferment de tous les désordres sociaux. Ce pas est celui qui conduit du jacobinisme autoritaire au totalitarisme sécuritaire.

Jean-Pierre Cavaillé
Enseignant à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales

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