One of Many (Voyages en mémoires indiennes)

Le 24 juillet à 22h10 passait sur Arte un documentaire allemand « Voyages en mémoires indiennes ». Les deux cinéastes, Jo Béranger et Doris Buttignol, filmaient le retour dans sa réserve de Sally Tisiga, indienne de la nation Kaska. Un témoignage bouleversant sur la politique d’assimilation des Indiens au Canada, qui prolongeait le sentiment de révolte et d’horreur éprouvé à la découverte d’un site sur internet parlant des « residential schools ».

Les pensionnats indiens

Après la conquête de l’Australie, de l’Amérique (USA) et du Canada, les peuples aborigènes furent parqués dans des « réserves », en général des terres incultivables où ils pouvaient à peine survivre. Et pour parachever leur assimilation, on leur arracha leurs enfants, que l’on mit dans des pensionnats – au Canada, les « residential schools » -à des milliers de kilomètres de chez eux, pour les christianniser et les acculturer. Le but était double « Tuer l’Indien dans l’Indien » (Duncan Campbell Scott, direcreur des Affaires Indiennes au Canada dans les années 30) et s’emparer de leurs terres « Dans nos écoles, nous essayons de les changer en bons chrétiens qui sauront comment se comporter en société, renoncer à leur mode de vie barbare et aux droits que leur donnent les traités parce que cela les enchaîne à leur terre et à une vie primitive » (Reverend A.E. Caldwell 1938).

L’héroïne du film, Sally Tisiga fut enlevée de force à sa mère en 1964, à l’âge de 4 ans par un agent de police pour être ‘placée’ dans une famille blanche, le placement étant la solution utilisée quand les pensionnats commencèrent à être remis en cause dans les années 60. Sally ne revoit une réserve qu’à l’âge de 13ans, depuis la voiture de sa famille d’accueil, mais c’est pour être submergée par la honte de son identité indienne à la vue de la misère et de l’alcoolisme qui y règnent. A 28 ans, après avoir réfléchi à son histoire, retrouvé ses racines et sa fierté, elle y retourne, accompagnée cette fois par la caméra. Elle parle avec ses anciens voisins ou amis et leur fait raconter l’enfer des pensionnats.

Raconter n’est pas le mot, certains ne peuvent rien dire sinon pleurer, d’autres ne veulent parler que d’une des humiliations subies qui les a marqués à jamais – parce qu’elle faisait pipi au lit, elle avait droit à une douche glacée, le drap rincé à l’eau froide était enroulé autour de son cou et elle devait se montrer ainsi aux autres enfants « souvent ? » « tous les jours de l’année » – un autre s’est juré d’enseigner leur langue aux enfants de la réserve parce que la soeur qui ‘l’ éduquait’, lui avait cassé un doigt d’un coup de règle alors qu’il disait un mot en kaska à un camarade « Ici , on parle un langage de chrétien », une autre enfin décrit le silence de mort qui accompagna ses paroles quand dans les années 90, à une assemblée des anciens de la réserve, elle osa enfin dévoiler les horreurs vécues.

Un génocide planifié.

Des millers d ‘enfants sont morts dans ces pensionnats, 40 % d’après une enquête de 1909 du Dr Peter Bryce mandaté par le bureau des Affaires indiennes et licencié pour son rapport trop honnête.

1857: Loi de Civilisation graduée: la culture aborigène est inférieure, les aborigènes n’ont pas accès à la citoyenneté.

1874: Loi fédérale sur l’Indien: établit l’infériorité légale et morale des aborigènes et institue le système des pensionnats qui a duré jusqu’en 1984.

1928 dans l’Alberta, 1933 en Colombie britannique:la loi de stérilisation sexuelle autorise un directeur d’école à faire stériliser toute personne indienne sous son autorité.

La vie dans les pensionnats dirigés par des religieux des églises anglicane, catholique ou unifiée était organisée sur le mode militaire, sous le contrôle absolu d’un directeur nommé par l’église et l’Etat et une minorité d’Indiens collaborateurs. Elle ressemblait étrangement à celle dans les camps de la mort nazie :

  • on battait et on affamait les enfants jusqu’à la mort
  • certains étaient jetés par les fenêtres ou dans les escaliers, ou étranglés en guise de punition
  • on les contaminait à la tuberculose en les obligeant à dormir avec un autre qui était en train d’en mourir
  • le personnel d’encadrement et les prêtres violaient systématiquement les enfants, puis les soeurs faisaient avorter les fillettes ou tuaient les nouveaux-nés. Des réseaux pédophiles s’y approvisionnaient.
  • des expériences ‘médicales’ furent menées: lobotomies, injections de maladies ou de poisons, électrochocs, arrachage de dents sans anesthésiant…

On encourageait les enfants à se battre, à se blesser pour faire naître la haine entre frères, entre cousins, entre amis, haine de sa communauté, de soi-même et de sa culture.

Dans le film, une femme employée aux cuisines d’un des pensionnats, parle de son fils, un petit garçon vif et joyeux au début et de sa douleur de mère de le voir se transformer peu à peu en automate qui ne la regardait même plus.«Les pensionnats ont formé deux sortes d’Indiens: les esclaves et les traîtres. Les traîtres sont aux responsabilités maintenant. Nous, les autres, nous faisons ce qu’ils nous disent de faire. Les chefs communautaires demandent à tout le monde de ne pas témoigner au tribunal et menacent de nous enlever les allocations. »

Premiers témoignages

Malgré les menaces verbales et physiques, les premiers témoignages furent recueillis en 1992. Pendant six ans, un pasteur de l’Eglise Unifiée – depuis mis à la porte, montré du doigt, menacé, diffamé par son ancienne église – et une trentaine de personnes réussirent à faire parler les gens terrorisés et le rapport fut publié sous le titre ‘Commission Vérité sur un Génocide au Canada’. Les survivants de dix écoles différentes en Colombie britannique et Ontario témoignèrent des tortures infligées à des enfants dont les plus jeunes avaient 5 ans entre les années 1922 et 1984. Mais à peine les plaignants eurent-ils gagné quelques recours en justice en 1998 que le gouvernement et les juges promulguèrent des lois pour empêcher tout procès à venir contre eux ou les églises.

En 2002, des envoyés de l’ONU enquêtèrent dans quelques réserves pour réunir des preuves de génocide et d’atteinte aux droits humains mais il n’y a eu aucune suite. Pour le moment, le Gouvernement canadien et les églises ont reconnu les abus sexuels mais le mensonge continue sur le génocide. Trop de monde est impliqué: tous les niveaux de l’Etat, la police montée canadienne, les églises, la police locale, les médecins, les juges. D’où une campagne de dissimulation lancée à travers tout le pays après les premiers témoignages: disparition des archives, refus d’ouvrir les cimetières secrets à côté des écoles et des hôpitaux, menaces économiques et physiques contre les témoins.

Le refus de la différence

Au delà de la barbarie mise en oeuvre dans les ‘residential schools’ canadiennes, on retrouve la même ‘philosophie’ inhérente à toute pensée colonisatrice : le but final étant l’appropriation des terres conquises, on essaie par tous les moyens d’effacer l’Autre, afin d’empêcher toute revendication future, soit en le rabaissant au rang de la faune et de la flore – l’Australie était Terra nullius -, soit en l’exterminant, soit en le persuadant de son infériorité et que son seul salut serait sa transformation en pâle copie conforme du conquérant. Il faut renier sa langue, renier sa culture, apprendre la honte de sa famille, de son mode de vie, perdre son ‘eime’ pour le douteux privilège d’être accepté, et encore du bout des lèvres, par l’envahisseur. Sally Tisiga le montre bien: à l’école où elle allait avec la fille de sa famille d’accueil, les autres élèves s’étonnaient qu’elles ne soient pas soeurs tellement elles se ressemblaient, et Sally révèle à ses parents adoptifs qu’elle s’entraînait tous les soirs devant la glace à parler et se mouvoir comme sa soeur d’adoption afin de se conformer à une image valorisante. Elle avait l’air très heureuse jusqu’au jour où elle fut prise de migraines inexpliquées à répétitions. Le traumatisme faisait surface.

D’un païs l’autre

Dans le lent cheminement des Occitans à travers les siècles, depuis la brillante civilisation du Moyen Age où notre langue donnait naissance à la poésie européenne, où l’activité artistique, religieuse, économique de l’Occitanie rayonnait sur tout le bassin méditerranéen, où les cultures et les religions musulmanes, juives, catholiques cohabitaient dans l’esprit de ‘convivencia’, jusqu’à aujourdh’ui où nous n’avons presqu’aucun des droits accordés aux autres minorités linguistiques de l’Europe – la France n’a pas ratifié la Charte européenne des droits des minorités – le traumatisme de la conquête -« Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens » – et de la défaite, l’imposition d’une autre langue et d’une autre culture ont petit à petit fait leur oeuvre. Notre langue a été baptisée ‘patois’, création française désignant un langage incompréhensible, un charabia. Nos grands-parents ont connu ‘lo senhau’, sabot ou bout de bois pendu au cou de l’élève pris à parler occitan à l’école, dénoncé par un camarade et puni. Et la honte de soi, de ses parents, de son ‘biais de viure’ ont peu à peu gagné les esprits, stoppé la transmission familiale « Quand je parle patois à un petit,j’ai l’impression de faire un péché », emputé toute une population de son dynamisme et de sa confiance en l’avenir – d’où une attente excessive vis à vis de l’Etat, père autoritaire mais source de tous les bienfaits, et une proportion élevée de fonctionnaires dans la société occitane.

Ce documentaire sur l’assimilation forcée des peuples Indiens du Canada aura montré une fois de plus, avec beaucoup de pudeur et de choses suggérées plutôt que dites, mais une grande force émotionnelle, l’étendue des ravages causés par la volonté d’annihilation d’un peuple par un autre peuple au nom de sa propre supériorité. Les conditions sociales des Indiens ont été décrites par les groupes des droits de l’homme de l’ONU comme celles « d’un peuple colonisé, en état de survie, avec tous les signes apparents d’une société du tiers-monde ». Une note d’espoir cependant, dans le film: les Indiens ont repris en main l’éducation de leurs enfants, en créant des écoles dans les réserves à partir des années 70, où leur histoire, leur culture, leurs langues sont enseignés aussi bien que la culture dominante.

http://canadiangenocide.nativeweb.org/

http://hiddenfromhistory.org/

http://lardux.club.fr/memoire/memoire.htm

Marisa Labrueissa

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Une réflexion sur “One of Many (Voyages en mémoires indiennes)

  1. Le Canada présente
    ses excuses aux autochtones
    Thierry Portes
    LE FIGARO 11/06/2008 |
    .

    Le chef du gouvernement fédéral avait promis de dénoncer l’assimilation forcée à laquelle ont été soumis les peuples premiers du Canada.

    Le premier ministre canadien, Stephen Harper, a présenté mercredi devant le Parlement les excuses officielles de son pays à quelque 80 000 autochtones ayant été soumis à une assimilation forcée dans les pensionnats dirigés par des institutions chrétiennes. Son homologue australien l’avait précédé, par un acte public de contrition, en février dernier.

    Les peuples premiers d’Australie et du Canada ont en commun, parmi nombre de traitements inhumains que leur réservèrent les colons européens, d’avoir été soumis pendant le XIXe siècle jusqu’aux années 1970 à ce qui est parfois décrit comme un «génocide culturel» : les enfants des autochtones, selon un plan fédéral, étaient retirés à leur famille pour être placés dans des pensionnats religieux, où il leur était interdit de parler leur langue maternelle, et où nombre d’entre eux subirent de surcroît violences et abus sexuels. Sous le regard de l’ONU, qui a voté un texte défendant les droits des peuples premiers il y a moins d’un an, cette repentance est toutefois menée à pas comptés, l’Australie et le Canada ne souhaitant pas ouvrir le coûteux dossier des indemnisations et moins encore celui conduisant éventuellement vers l’indépendance de certains territoires.

    Au Canada, les autochtones regroupent les Indiens, les Métis et les Inuits, répartis en quelque 640 communautés différentes. Selon le dernier recensement de 1986, ils sont environ 1,2 million, soit 3,8 % de la population globale canadienne (33 millions). Parmi eux, les Indiens sont de loin les plus nombreux (plus de 60 %), suivis par les Métis, issus de la rencontre entre les Européens et les Indiens à l’époque du commerce des fourrures à la fin du XVIIIe siècle environ 30 % , les Inuits n’étant guère plus que 4 %.

    Une enveloppe de 5 milliards

    Selon les statistiques officielles, une soixantaine de langues autochtones continuent d’être parlées, mais seulement trois ne semblent pas menacées à long terme : le cree, langue indienne la plus employée, suivie par l’objibway, l’inuktitut n’étant plus parlé que par un Inuit sur deux. Toutes ces populations sont en revanche touchées par les mêmes maux chômage, alcoolisme, suicide , ce qui se traduit par une espérance de vie inférieure de cinq à sept ans à la moyenne nationale.

    Systématisée après la loi sur les Indiens de 1876, la politique des «pensionnats autochtones», par lesquels passèrent au total quelque 150 000 enfants, fut, selon le chef de l’Assemblée des premières nations, «le chapitre le plus sombre de notre histoire. À défaut de pouvoir tuer tous les Indiens, ils ont décidé de tuer l’Indien dans l’enfant», explique Phil Fontaine, qui a passé dix ans dans un de ces pensionnats. Le Canada a prévu une enveloppe de près de 5 milliards pour l’indemnisation des victimes, chaque ancien pensionnaire pouvant recevoir 10 000 dollars, plus 3 000 dollars par année passée dans ces établissements. Mais de la repentance à la réparation financière, le chemin de croix des Indiens promet de durer.

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