C’est reparti comme en 14, documents à l’usage de certains candidats à la presidentielle 2007 … et de leurs électeurs

Extraits du futur livre sur « Le nationalisme français dans l’Histoire de France » par Georges Labouysse.

1) « Délit d’outrage au drapeau et à l’hymne de l’Etat français

« Une langue unique, un drapeau sacré, et bientôt un seul parti ! C’est le visage de la France en 2003.
Sont-ils tombés sur la tête ? C’est la question que tout démocrate normalement constitué est en droit de se poser après le vote unanime des députés, dans la nuit de jeudi à vendredi, en faveur de la création du délit d’outrage au drapeau tricolore et à La Marseillaise.

Ce délit d’outrage, qui n’a reçu aucune définition, sera donc puni de 7.500 euros d’amende et, s’il est commis en réunion, de six mois d’emprisonnement. Mais qu’est-il donc passé par la tête de ces députés pour déserter en rase campagne le camp de Voltaire et Diderot ?

C’est le signe d’un grand aveuglement et d’une incroyable paresse intellectuelle. Les auteurs de cet amendement aux lois sécuritaires de Nicolas Sarkozy et ceux qui l’ont voté préfèrent adopter une posture démagogique et populiste plutôt que de s’interroger sur les facteurs qui conduisent au discrédit des symboles de l’Etat.

Le vote liberticide des députés français est riche d’enseignement pour les militants de la cause des peuples sans Etat. Gardons-nous de transformer jamais les symboles d’un vouloir vivre ensemble et d’une communauté de destin en icônes sacrées d’une idéologie sectaire et totalitaire. Les pseudo-valeurs qui se défendent en bâillonnant la liberté d’expression sont à jeter. A bas la réaction !

Qui se lèvera parmi les intellectuels patentés pour dénoncer le totalitarisme rampant dans laquelle la France s’enfonce ? Car ce délit d’outrage au drapeau et à l’hymne est à relier au refus constant de reconnaître les langues autres que le français qui sont communément parlées sur les territoires administrés par l’Etat français. A relier aussi aux intentions du gouvernement Raffarin de réserver l’accès aux assemblées par le jeu des seuils à deux partis politiques, l’UMP et le PS, en attendant probablement de réduire le choix des électeurs à l’unique UMP. Et vive la démocratie eunuque ! Comme dirait encore le regretté Reiser : « On vit vraiment une époque formidable » ».

Kristian GUYONVARC’H , Régions & Peuples Solidaires
Communiqué de presse du 27 janvier 2003
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2) Paul Bert, physiologiste renommé, qui fut ministre de l’instruction publique de Gambetta et a participé à l’élaboration des lois sur l’école de la IIIe République avec Jules Ferry, prêche le culte de la « Patrie française » à la jeunesse :

« … Restez Français ! Restez français par l’esprit d’abord. Gardez le bon sens, la clarté, la bonne humeur, la gaieté, cette santé de l’âme. Restez français, c’est-à-dire francs […]. Puis restez français par le sentiment national ; ne vous laissez pas envahir par je ne sais quel esprit de cosmopolitisme, toujours détestable, qu’il soit rouge ou qu’il soit noir… Restez français ! Aimez notre noble, notre chère patrie de toutes les forces de votre âme ; aimez-la d’un amour ardent, exclusif, chauvin, comme on disait autrefois ; et si jamais quelque sage, à la tête bien équilibrée, vient vous reprocher ce qu’il peut y avoir d’excessif dans ces sentiments, répondez-lui qu’on ne discute pas les mérites d’une mère, surtout lorsqu’elle a perdu des enfants (allusion à l’Alsace !)… Et si ce sage –comme j’en connais- est né sur la terre de France, chassez-le, bannissez-le, appelez-le traître, car traître est celui qui mesure l’amour à sa patrie et qui en parle froidement, alors que son flanc saigne encore de la blessure que vous connaissez… là-bas… du côté de l’Orient… […]
(Paul Bert, Discours à la distribution des prix de l’Union française de la Jeunesse le 1er mai 1880)
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3) Le long passage de Jules Ferry au ministère de l’Instruction publique a donné lieu a un « matraquage » systématique des maîtres autour de leur formation patriotique qu’ils devront inculquer à leurs élèves. L’hebdomadaire « L’instruction primaire » jouera dans ce contexte un rôle primordial :
« La patrie. Servir son pays est un devoir et un honneur. La patrie notre grande famille, a droit à toute notre affection, à tout notre dévouement. Nous devons nous sacrifier pour la défendre ; nous ne sommes pas nés pour nous mais pour elle. Le drapeau est le symbole de la patrie. Le livrer à l’ennemi est une grande lâcheté. […] »
(L’Instruction primaire. Journal d’éducation pratique pour les instituteurs, les institutrices et les directrices d’écoles maternelles, 30 décembre 1883. Instruction civique. Cours moyen.)
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4) « … Les maîtres n’oublieront pas que c’est surtout par l’étude de l’histoire nationale, où se rencontrent si souvent les mots de patrie et de patriotisme , qu’ils arriveront à faire l’éducation de ce patriotisme et à produire sur l’esprit et le cœur de leurs élèves une impression forte et durable. A force d’entendre parler de la France avec amour et vénération, de voir louer ceux qui l’ont bien servie, blâmer ceux qui l’ont trahie, ils finiront par éprouver eux-mêmes, pour cette France… je ne sais quelle affection naïve mêlée de respect… »
(Id., 30 déc. 1883, Morale, cours élémentaire)

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5) « Le rôle de l’institutrice dans l’éducation militaire. […] Il faut, mesdames, que vous appreniez à nos filles à apprécier le courage, à mépriser la lâcheté ! Nous vous demandons de former, dans la véritable acception du mot, des citoyennes, des françaises, sachant accorder leur estime aux vertus civiques, laissant vibrer leur cœur aux sentiments généreux, éprises de l’héroïsme, inquiètes des défaillances, prêtes, enfin, le jour venu, à confondre dans une même pensée ce culte : le drapeau, et cette religion : la patrie. »

(Id., 30 déc. 1883, Pédagogie générale et méthodologie)

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6) L’impérialisme colonial français du XIXe siècle

Leroy-Beaulieu, économiste, sociologue et historien fait l’éloge de la colonisation :
« […] La colonisation est la force expansive d’un peuple, c’est sa puissance de reproduction, c’est sa dilatation et sa multiplication à travers les espaces ; c’est la soumission de l’univers ou d’une vaste partie, à sa langue, à ses mœurs, à ses idées et à ses lois. Un peuple qui colonise, c’est un peuple qui jette les assises de sa grandeur dans l’avenir et de sa suprématie future. […] Qui peut nier que la littérature, les arts, les sciences d’une race ainsi amplifiée n’acquièrent un ressort que l’on ne trouve pas chez les peuples d’une nature plus passive et sédentaire ? […] A quelque point de vue que l’on se place, que l’on se renferme dans la considération de la prospérité et de la puissance matérielle, de l’autorité et de l’influence politique, ou qu’on s’élève à la contemplation de la grandeur intellectuelle, voici un mot d’une incontestable vérité : le peuple qui colonise le plus est le premier peuple ; s’il ne l’est pas, il le sera demain. »

(Paul Leroy-Beaulieu, De la colonisation chez les peuples modernes, 1874)
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7) Exaltation du génie colonisateur français :

« […] Nous avons dit et nous répétons que la véritable colonisation est l’action d’un peuple sur un territoire […] pour s’en assimiler les habitants et, par conséquent, étendre la patrie, multiplier ses citoyens ; qu’il importe extrêmement que cette action s’exerce par la culture des intelligences et des volontés ; en un mot, qu’une nation colonise en communiquant aux habitants de ses colonies son esprit, son cœur et sa foi ; que c’est là la véritable colonisation qui apporte à la métropole les richesses, si l’on veut, mais surtout la grandeur et la force. […]
Partout où le Français a mis le pied, ne fût-ce qu’un instant, il a rendu français le sol qu’il a foulé ; partout il a laissé des sympathies obstinées qui ont résisté à toutes les destructions, celles des révolutions et celles du temps.
Mais l’Alsace elle-même n’est-elle pas une colonie, et plus récente assurément que l’Irlande et que l’Ecosse ? Or, qu’y a-t-il en France de plus français, nous dirions volontiers d’aussi français qu’elle ? Son attachement invincible à la commune patrie prouve que l’action française s’est continuée chez elle même en notre malheureux siècle, et que le génie français n’a pas dégénéré.
Que l’on compare l’attachement de l’Alsace à la France à l’antipathie de l’Irlandais et même de l’Ecossais pour l’Angleterre, du Rhénan pour la Prusse, du Tchèque et du Magyar pour l’Autriche, et l’on en conclura une fois de plus que les Français sont les plus vrais et les plus puissants colonisateurs de tous les peuples modernes.
»

(Abbé M. Raboisson, Etude sur les colonies et la colonisation au regard de la France, 1877)

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8) L’archevêque d’Alger, le futur cardinal Lavigerie, appelle les Alsaciens et les Lorrains a rejoindre la « nouvelle France », l’Algérie :
« Depuis qu’une guerre aussi impie qu’insensée, menace de séparer de la France vos provinces si françaises, un grand nombre d’entre vous les a quittées, ne pouvant se résigner à voir cette terre qui a été leur berceau et qui garde les cendres de leurs pères, assujettie à l’étranger. […] une autre France, aussi française que celle que vous perdez, est prête à vous accueillir et à vous aimer davantage, en proportion de vos malheurs. […] l’Algérie, la France africaine, par ma voie d’évêque, vous ouvre ses portes et vous tend ses bras. […] Vous pourrez former des villages uniquement composés d’habitants de vos provinces, et où vous conserverez la langue, les traditions, la foi du sol natal. […] Vous pourrez donner aux centres créés par vous les noms des villes, des bourgs, des villages qui vous sont chers parce qu’ils sont ceux de la patrie. […] L’Etat peut se procurer aisément des millions d’hectares de terres… Venez donc dans notre France nouvelle, plus riche encore que la première et qui ne demande que des bras pour développer une vie qui doublera celle de la mère-patrie.
Venez, en contribuant à établir sur ce sol encore infidèle une population laborieuse, morale, chrétienne, vous en serez les vrais apôtres, devant Dieu et devant la patrie. […] En France, aussi bien qu’en Algérie, on comprendrait aisément … combien votre venue servirait la cause même de la mère-patrie en développant son influence dans une contrée presque aussi vaste que la France elle-même, qui a compté dans le passé plus de vingt millions d’habitants, et qui se trouve moins loin de Marseille que Marseille n’est loin de Paris.
»

(L’archevêque d’Alger, ancien évêque de Nancy, primat de Lorraine, aux Alsaciens et aux Lorrains exilés, 1877)

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9) La mission coloniale de la France définie par Jules Ferry participe de la « grandeur nationale ». Sa prise du pouvoir signe le vaste élan de la conquête d’un nouvel empire : protectorat français sur la Tunisie sous son premier ministère (septembre 1880 – novembre 1881) ; conquête de l’Annam et du Tonkin, poursuite de la colonisation du Congo et intervention à Madagascar sous son second ministère (février 1883 – mars 1885) :
« […] Si la République ne peut se passer d’avoir une politique européenne, orientale, méditerranéenne, il lui faut, pour des raisons analogues, une politique coloniale : ce qui veut dire qu’on ne doit être, de ce côté, ni oublieux, ni inattentif, par dédain ou par lassitude ; mais vigilant, actif, résolu à faire tous les sacrifices que la nécessité commande pour la conservation des établissements anciens ou récents, qui concourent, à des degrés divers et sous les latitudes les plus différentes, à l’expansion du nom français à travers le monde. Ces sacrifices n’ont pas toujours l’heur de plaire aux générations présentes : l’avenir en fera mieux voir l’à-propos et le bienfait. Une politique coloniale est essentiellement une politique à longue portée. […] La concurrence est de plus en plus ardente entre nations européennes, pour se disputer ces débouchés lointains, ces stations aux portes de la barbarie, qu’un instinct sûr indique à la vieille Europe comme les têtes de pont de la civilisation et les voies de l’avenir.
Les nécessités d’une production industrielle, incessamment croissante, et tenue de s’accroître sous peine de mort ; la recherche des marchés inexplorés ; l’avantage (si bien défini par Stuart Mill) qu’il y a pour les vieux et riches pays de porter dans les pays neufs des travailleurs ou des capitaux ; les tendances si rapidement développées par la vie moderne, qui emportent les individus et les peuples hors de chez eux ; la science qui met à quelques heures de Londres, de Berlin, ou de Paris les extrémités du monde ; les progrès manifestes de la sociabilité européenne et des idées pacifiques, tout pousse les nations civilisées à transporter sur le terrain plus large et plus fécond des entreprises lointaines leurs anciennes rivalités. […] Il n’y a rien à retrancher, rien à dédaigner, rien à laisser en friche dans notre domaine colonial. Il faut le conserver et le féconder, il faut l’étendre partout où il est manifeste qu’étendre est le seul moyen de conserver.
»

(Alfred Rambaud et Jules Ferry, Les Affaires de Tunisie, préface, 1882, éd. J. Hetzel)

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10) « […] L’expédition d’Alger n’était, à l’origine, qu’un acte de haute police méditerranéenne. Les archipels de l’océan Pacifique, les rivages de l’Afrique occidentale, se colonisaient pied à pied, timidement, et comme au hasard : c’était l’époque des annexions modestes et à petits coups, des conquêtes bourgeoises et parcimonieuses. Aujourd’hui ce sont des continents que l’on annexe, c’est l’immensité que l’on partage, et particulièrement ce vaste continent noir, plein de mystères farouches et de vagues espérances, que la papauté divisait il y a trois siècles d’un trait de plume et d’un signe de croix entre les deux couronnes catholiques d’Espagne et de Portugal, et sur lequel la diplomatie d’aujourd’hui trace avec une activité fiévreuse ce qui s’appelle, en jargon moderne, la limitation des sphères des intérêts respectifs. […]
La politique coloniale est fille de la politique industrielle. Pour les Etats riches, où les capitaux abondent et s’accumulent rapidement, où le régime manufacturier est en voie de croissance continue, attirant à lui la partie sinon la plus nombreuse, du moins la plus éveillée et la plus remuante de la population qui vit du travail de ses bras, -où la culture de la terre elle-même est condamnée pour se soutenir à s’industrialiser, – l’exportation est un facteur essentiel de la prospérité publique, et le champ d’emploi des capitaux, comme la demande du travail, se mesure à l’étendue du marché étranger.
[…]

(Jules Ferry, Le Tonkin et la Mère-Patrie, 1890)

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11) Le 28 juillet 1885 lors d’un débat parlementaire, Jules Ferry répond au radical Pelletan, qui conteste la politique coloniale de la France, en justifiant celle-ci par un « devoir et un droit » qu’auraient « les races supérieures » d’apporter leur mode de civilisation aux « races inférieures » :
[…] Messieurs, il y a un second point, un second ordre d’idées que je dois également aborder, le plus rapidement possible, croyez-le bien : c’est le côté humanitaire et civilisateur de la question. Sur ce point, l’honorable M. Camille Pelletan raille beaucoup, avec l’esprit et la finesse qui lui sont propres ; il raille, il condamne, et il dit : Qu’est-ce que c’est cette civilisation qu’on impose à coups de canon ? Qu’est-ce, sinon une autre forme de la barbarie ? Est-ce que ces populations de race inférieure n’ont pas autant de droits que vous ? Est-ce qu’elles ne sont pas maîtresses chez elles ? Est-ce qu’elles vous appellent ? Vous allez chez elles contre leur gré, vous les violentez, mais vous ne les civilisez pas. Voilà, messieurs, la thèse ; je n’hésite pas à dire que ce n’est pas de la politique, cela, ni de l’histoire : c’est de la métaphysique politique. […] Et je vous défie, -permettez-moi de vous porter ce défi, mon honorable collègue, monsieur Pelletan,- de soutenir jusqu’au bout votre thèse, qui repose sur l’égalité, la liberté, l’indépendance des races inférieures.
Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un devoir vis-à-vis des races inférieures. […]
Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures.
Ces devoirs, Messieurs, ont été souvent méconnus dans l’histoire des siècles précédents, et certainement quand les soldats et les explorateurs espagnols introduisaient l’esclavage dans l’Amérique centrale, ils n’accomplissaient pas leur devoir d’hommes de race supérieure. Mais, de nos jours, je soutiens que les nations européennes s’acquittent avec largeur, avec grandeur et honnêteté de ce devoir supérieur de civilisation.
Est-ce que vous pouvez nier, est-ce que quelqu’un peut nier qu’il y a plus de justice, plus d’ordre matériel et moral, plus d’équité, plus de vertus sociales dans l’Afrique du Nord depuis que la France a fait sa conquête ? […]
»

Et Jules Ferry de poursuivre son intervention en affirmant que la France doit être une « grande » nation, et doit rayonner sur le monde entier sans se laisser distancer par les autres Etats européens, dont les rivalités dans la course aux conquêtes coloniales et à l’armement devaient provoquer l’éclatement de l’Europe en 1914, et plonger notre continent dans un siècle de guerres, sans oublier leurs conséquences dans le monde entier, aujourd’hui encore en Orient par exemple; c’est là le véritable sens de la politique coloniale française :
« Est-ce qu’il faut laisser d’autres que nous s’établir en Tunisie, d’autres que nous faire la police à l’embouchure du Fleuve Rouge […], laisser d’autres se disputer les régions de l’Afrique équatoriale, laisser aussi régler par d’autres les affaires égyptiennes qui, par tant de côtés, sont des affaires vraiment françaises ? […]
[…] alors cessez de calomnier la politique coloniale et d’en médire, car c’est aussi pour notre marine que les colonies sont faites. Je dis que la politique coloniale de la France, que la politique d’expansion coloniale, celle qui nous a fait aller sous l’Empire à Saigon, en Cochinchine, celle qui nous a conduits en Tunisie, celle qui nous a amenés à Madagascar, je dis que cette politique d’expansion coloniale s’est inspirée d’une vérité sur laquelle il faut pourtant appeler un instant votre attention : à savoir qu’une marine comme la nôtre ne peut pas se passer, sur la surface des mers, d’abris solides, de défenses, de centre de ravitaillement. […]
Messieurs, il y a là des considérations qui méritent toute l’attention des patriotes. Les conditions de la guerre maritime sont profondément modifiées.
A l’heure qu’il est, vous savez qu’un navire de guerre ne peut pas porter, si parfaite que soit son organisation, plus de quatorze jours de charbon, et qu’un navire qui n’a plus de charbon est une épave sur la surface des mers, abandonnée au premier occupant. D’où la nécessité d’avoir sur les mers des rades d’approvisionnement, des abris, des ports de défense et de ravitaillement. Et c’est pour cela qu’il nous fallait la Tunisie ; c’est pour cela qu’il nous fallait Saigon et la Cochinchine ; c’est pour cela qu’il nous faut Madagascar, et que nous sommes à Diégo-Suarez et à Vohémar, et que nous ne les quitterons jamais !… Messieurs, dans l’Europe telle qu’elle est faite, dans cette concurrence de tant de rivaux que nous voyons grandir autour de nous, les uns par les perfectionnements militaires ou maritimes, les autres par le développement prodigieux d’une population incessamment croissante ; dans une Europe, ou plutôt dans un univers ainsi fait, la politique de recueillement ou l’abstention, c’est tout simplement le grand chemin de la décadence ! Les nations, au temps où nous sommes, ne sont grandes que par l’activité qu’elles développent.
Rayonner sans agir, sans se mêler aux affaires du monde, en se tenant à l’écart de toutes les combinaisons européennes, en regardant comme un piège, comme une aventure toute expansion vers l’Afrique ou vers l’Orient, vivre de cette sorte, pour une grande nation, croyez-le bien, c’est abdiquer, et dans un temps plus court que vous ne pouvez le croire, c’est descendre du premier rang au troisième et au quatrième.
Le parti républicain a montré qu’il comprenait bien qu’on ne pouvait pas proposer à la France un idéal politique conforme à celui de nations comme la libre Belgique et comme la Suisse républicaine ; qu’il faut autre chose à la France : qu’elle ne peut pas être seulement un pays libre ; qu’elle doit aussi être un grand pays, exerçant sur les destinées de l’Europe toute l’influence qui lui appartient, qu’elle doit répandre cette influence sur le monde, et porter partout où elle le peut sa langue, ses mœurs, son drapeau, ses armes, son génie.
»

(Jules Ferry, Débats parlementaires, 28 juillet 1885)
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12) L’opposition à Ferry, quant à elle, prône un nationalisme de repli continental à l’horizon de « la ligne bleue des Vosges » et se prépare à la reconquête des « provinces perdues » :
« […] Quant à moi, suivant le mot d’un orateur célèbre, mon patriotisme est en France. […] Vraiment, lorsque vous vous lancez dans ces aventures […], lorsque je vois de nouvelles folies succéder aux anciennes déjà commises, je déclare que je garde mon patriotisme pour la défense du sol national […]

(Georges Clémenceau, radical, Débats parlementaires, 31 juillet 1885).
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13) « […] Non, je ne crois pas que ce soit le moyen de résoudre la question sociale, le moyen d’augmenter la richesse et la puissance d’un pays, que d’envoyer sans fruit, sans profit, sans résultat, et quelquefois par des procédés qui ne sont pas toujours les plus conformes à cette civilisation libérale que nous nous honorons de représenter, la partie la plus vigoureuse de la nation, la portion la plus précieuse de ses épargnes se fondre sous le soleil des tropiques ; que d’engloutir au dehors nos trésors et de verser sur des terres ou arides ou insalubres et inhospitalières le sang de nos enfants, mêlé, il est vrai, au sang de ceux que nous appelons des barbares. […]
C’est par le naturel progrès de la richesse, de la population débordant sur les territoires étrangers, par l’émigration volontaire, par le commerce libre et fructueux, et non par ces aventureuses, coûteuses et stériles expéditions lancées au hasard en tous sens, qu’on peut arriver à répandre le nom, la langue, l’esprit et les intérêts de la France. C’est en la rendant plus forte qu’on la fera rayonner avec plus d’énergie et plus d’éclat au dehors.
[…]

(Frédéric Passy, économiste et député centre gauche, Débats parlementaires, 30 juillet 1885)

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14) Les colonies deviennent un réservoir de main-d’œuvre gratuite… et de chair à canon . Pierre, officier au Soudan, s’adresse à son frère Jacques, jeune député métropolitain:
« Tu te lamentes tout le jour sur le manque d’hommes : nous en formons. Nous formons les cadres du relèvement national. Quand vous aurez accumulé assez de ruines, vous viendrez chercher dans nos rangs des organisateurs. Quand vous aurez achevé de transformer en une garde nationale l’armée métropolitaine, nous vous donnerons une armée auxiliaire, et je te réponds qu’elle fera réfléchir nos adversaires européens. Si vous vouliez bien nous en fournir les moyens, nous mettrions demain à votre disposition cent mille, deux cent mille soldats incomparables, Sénégalais, Soudanais, Haoussas ; des baïonnettes qui ne raisonnent pas, ne reculent pas, ne pardonnent pas ; des forces dociles et barbares comme il en faudra toujours pour gagner cette partie barbare et inévitable, la guerre. L’Angleterre assujettit le monde avec quelques régiments de cipayes. Nous vous façonnons même instrument pour un même service.
[…] Il y aurait désormais, au-delà des mers, depuis le Congo jusqu’à la Chine, un vaste trésor humain d’intelligence, de dévouement, de résolution, où la France pourrait puiser pour tous ses besoins. Aux époques les plus fécondes de son histoire, alors même que le Premier Consul suscitait des instruments à la mesure de ses desseins, la France avait eu aussi bien, elle n’avait pas eu mieux que cette réserve de serviteurs, préparés en Afrique et en Extrême-Orient aux plus difficiles, aux plus grandes tâches.
»

(E-M. de Vogue, extrait du roman « Les Morts qui parlent », Plon éd., 1899)
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15) En 1907 est créée la Ligue coloniale française qui est chargée de susciter un grand élan en faveur de l’impérialisme colonial français :
« […] La tâche à laquelle vous êtes conviés est aussi utile que belle. Elle consiste à créer en France un foyer d’ardentes sympathies pour notre domaine d’outre-mer et à stimuler le zèle de tous ceux qui peuvent consacrer à l’avenir de ce domaine une activité souvent en peine de s’employer dans les cadres encombrés de la vie métropolitaine.

Vous serez vous les coloniaux militants, les premiers à en éprouver l’heureux effet. […] Créer entre tous les coloniaux un lien aussi étroit que permanent, faire d’eux une sorte de grande famille dont tous les membres en quelque lieu du monde qu’ils se trouvent, se prêteront mutuellement aide et assistance, tel est le but que se propose la Ligue. […]
Aujourd’hui la politique coloniale est devenue pour tous les peuples une nécessité. Les petites nations ne sont grandes que par elle, et les grandes ne peuvent maintenir leur puissance qu’en ouvrant, sur un globe où la place devient de plus en plus précieuse, le plus vaste champ possible à l’activité sans cesse accrue de leurs citoyens. […]
C’est pourquoi, gardienne vigilante de nos plus belles traditions nationales, défendant le patrimoine séculaire que les générations qui se succèdent ne doivent plus se transmettre qu’en voie de croissante prospérité, la Ligue Coloniale Française invite toutes les intelligences, toutes les énergies à collaborer à son œuvre patriotique.
Que tous les partisans de la cause coloniale répondent à son appel et lui adressent leur adhésion. C’est faire acte de bons citoyens que de s’unir pour le bien du pays qui ne fait qu’un avec celui de la plus grande France.
»

(Ligue Coloniale Française, circulaire de M. Etienne, président du Comité directeur, 1er avril 1907)

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16) A la veille de la guerre de 1914, point d’orgue de la course coloniale, Charles Péguy exalte les valeurs militaires :
[…] Homme jeune, jeune de sang , homme au cœur pur ; qui dans une maison laïque avez réintroduit la gloire antique, la première gloire, la gloire de la guerre ; grand enfant, grand ami, homme au grand cœur ; vous qui fondez des camps et qui fondez des villes ; artilleur ; colonial ; vous qui réveillant votre vieux sang breton, et votre vieux sang méditerranéen, et votre vieux sang de patience hollandaise nous restituez la vaillance antique aux héroïsmes des guerres mauritaniennes ; Latin, Romain, Français vous qui de tous ces sangs nous faites un sang français et un héroïsme à la française.[…] Vous qui au besoin maintiendrez la culture par la force. Et au besoin, comme il faut, par la force des armes. […] Vous par qui la culture et les lettres françaises figurent temporellement et aux confins géographiques et aux confins des héroïsmes militaires ; vous qui faites les seules inscriptions historiques dont nous sommes sûrs qu’elles se font en ce moment. »

(Charles Péguy, « Victor-Marie, comte Hugo », Gallimard, 1910)

Extraits du futur livre sur « Le nationalisme français dans l’Histoire de France » Par Georges Labouysse

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