Grenelle de l’environnement : défaite majeure pour l’écologie

Entretien avec le porte-parole du réseau Sortir du nucléaire Stéphane Lhomme : « Le Grenelle de l’environnement est une défaite majeure pour l’écologie »
LEMONDE.FR | 31.10.07 | 16h51 • Mis à jour le 31.10.07 | 17h51

En conclusion du Grenelle de l’environnement, le président Nicolas Sarkozy a souligné que pour lutter contre le réchauffement climatique, la France doit opter pour l’énergie nucléaire, sinon elle devra  »renoncer à la croissance ». Réfutez-vous cette alternative ?
Si le nucléaire permettait vraiment de limiter les émissions de gaz à effet de serre et de suppléer au pétrole, il serait peut-être légitime de discuter de cette option. Mais selon l’Agence mondiale de l’énergie (AIE), le nucléaire ne couvre que 6 % de la demande mondiale d’énergie, une part si faible que son impact sur le climat est quasi nul. De plus, contrairement à ce qui nous est souvent dit, cette part va encore se réduire dans les années à venir : l’AIE reconnaît que la part du nucléaire dans l’électricité mondiale va passer de 17 % à 12 % en 2030, c’est-à-dire environ 5 % de la consommation mondiale d’énergie. Tant qu’on croit que le nucléaire va empêcher, même partiellement, le réchauffement climatique, ce dernier aura de beaux jours devant lui.


Les ONG écologistes qui ont participé au Grenelle de l’environnement ont très vite accepté que l’avenir du nucléaire civil français reste en dehors du débat. Comment jugez-vous cette acceptation ?

Ces associations ont certainement estimé qu’elles pourraient se rattraper sur d’autres thèmes (biodiversité, transports, etc). Ce qu’elles n’ont pas compris, c’est qu’en se pliant au « préalable
pronucléaire », imposé par M. Sarkozy, y compris son incroyable accord nucléaire avec le dictateur libyen Kadhafi, elles sont allées à la négociation déjà vaincues, soumises. Logiquement, elles ont été balayées sur l’ensemble des dossiers. En effet, contrairement à tout ce qui nous a été affirmé par la puissante communication élyséenne, le Grenelle est une défaite majeure pour l’écologie :

  • – réduction des pesticides… « si possible »
  • – moratoire autoroutier sauf contournements d’agglomérations ou « points noirs », autant dire que la plupart des projets actuels seront validés
  • – OGM : un gel… pendant l’hiver
  • – moratoire sur les incinérateurs : sauf en « dernier recours »… ce qui ne manquera pas de se produire

Le sommet a été atteint avec le nucléaire : M. Sarkozy a abusé l’opinion en annonçant qu’il n’y aurait pas de « nouveaux sites ». Or, les projets de nouveaux réacteurs sont tous prévus dans des sites déjà existants ! Dans un pays où il y a 58 réacteurs en service (plus une douzaine déjà arrêtés, qui restent à démanteler), des projets à foison (EPR, ITER, etc.), des sites nucléaires gigantesques (La Hague, Tricastin, Cadarache, Marcoule, Bure, etc.), l’attitude des associations « compatibles Grenelle », qui ont baissé pavillon sur ce sujet, est tout simplement indigne.

L’écologie politique s’était jusqu’ici plus concentrée sur la lutte contre le nucléaire, la sortie du pétrole venant bien après. C’est en train de changer, semble-t-il…
C’est en train de changer dans le discours du pouvoir et celui des éditorialistes. Ce sont eux qui ont « décrété » que, subitement, le nucléaire n’était plus un problème, et même que c’était une « solution »,
et ce discours s’est imposé en continu. A force de répéter des choses parfaitement fausses, elle ont fini par devenir « vraies ». En réalité, jamais la facture énergétique de la France n’a été aussi élevée. Et encore, il faut y ajouter la facture nucléaire (démantèlement, déchets) qui s’annonce astronomique. Entre 2003 et 2005, c’est l’Allemagne qui est exportatrice nette d’électricité vers la France, elle ne sort donc pas du nucléaire « en important l’électricité nucléaire française ». Tout est à l’avenant : le nucléaire ne subsiste que grâce à des mensonges d’Etat entretenus par la publicité ou les discours du personnel politique.

Du Maroc à l’Iran en passant par l’Egypte, beaucoup de pays en développement souhaitent faire appel au nucléaire. Ont-ils un autre choix, compte tenu du coût de développement des énergies renouvelables ?
Il faut bien comprendre que, même si ces pays développent – hélas – des programmes nucléaires, cela ne couvrira qu’une part infime de leur consommation énergétique. Même la Chine, qui annonce 40 nouveaux réacteurs, espère seulement couvrir ainsi 4 % de son électricité, soit 0,7 % de sa consommation d’énergie. Dans ces dossiers, le nucléaire n’est en rien un outil d’indépendance énergétique : ce qui est en jeu, c’est soit une forme de « fierté » mal placée (du genre « Nous aussi, nous avons du nucléaire »), soit des considérations géopolitiques (ce sont les Etats-Unis qui poussent l’Egypte à relancer son programme nucléaire, pour contrecarrer la montée en puissance d’autres pays). Mais, dans tous les cas, il faut bien noter que ce ne sont jamais les peuples mais les dirigeants – souvent des autocrates – qui veulent du nucléaire.

Les antinucléaires sont souvent accusés de faire le jeu des pétroliers. Que répondez-vous ?

Il se trouve que nous dénonçons autant les uns que les autres car, contrairement à une idée reçue, ils ne sont pas concurrents mais ont des intérêts identiques : faire en sorte que nous consommions toujours plus d’énergie, litres de pétrole ou kilowattheures d’électricité. Leur seule crainte est la mise en place d’une société sobre qui développerait les économies d’énergie et les énergies renouvelables… et sabrerait leurs profits. D’ailleurs, en France, Total et Areva sont actionnaires croisés. Aux Etats-Unis, le plan énergétique de Bush impose de nouveaux forages pétroliers et de nouveaux réacteurs nucléaires. Autre exemple, c’est l’industrie nucléaire qui offre l’énergie nécessaire à l’extraction du pétrole des sables bitumineux de l’Alberta (Canada).
Propos recueillis par Matthieu Auzanneau

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